La mort de Po

J’ai publié ce texte sur mon blogue l’automne dernier. Je l’avais écrit en août, à l’époque où j’hébergeais mes premiers pensionnaires, la famille de démons. Au moment où je l’ai envoyé à mon amie Joanie pour avoir son avis, bébé Whitney est venue se coucher sur mes cuisses en ronronnant, chose qu’elle n’avait jamais faite. Joanie et moi on pleurait comme des fillettes, pour plein de raisons. À cet instant, j’ai su que je n’arriverais pas à me séparer de Whitney. J’ai lutté contre l’idée, j’ai tenté d’être rationnelle, mais tu connais la suite…

Je partage ce texte ici, car quiconque aime un animal a vécu ou vivra un deuil. Tout comme chaque relation est unique, chaque deuil est unique, et je partage ici mon expérience. Aussi quétaine et cliché que ça puisse paraître, j’en suis sortie grandie.

Je suis chez Whitney et on jase dans sa cour, puis la discussion nous mène au sujet de la mort de Po. Ça vient d’arriver, quelques jours à peine. Alors que je lui raconte comment s’est déroulée son euthanasie, je vois les yeux de Whitney qui s’emplissent d’eau, et forcément ça me fait pleurer aussi, mais ça me fait pas arrêter de parler, je continue, je continue tellement que je fais un lapsus des plus cons mais tellement beau : « J’avais jamais vu mourir mon chat. » Ce que j’ai voulu dire, c’est « j’avais jamais vu mourir un chat ». On se met à rire. Je me trouve conne. Rire en pleurant, c’est toujours un peu étrange. J’ai assisté à presque tout dans la vie de Po. « J’avais jamais vu mourir mon chat. » Ne manquait que ça.

Et j’ai vu mourir Po.

Le 27 juin dernier, vers 16 heures. J’ai pas regardé l’heure, j’étais trop concentrée sur le moment présent — ouais, faut croire que ça m’arrive parfois. La première personne que j’ai textée, c’est Simon Dou. À 16 h 18. Il voulait des nouvelles, s’inquiétait.

Ça s’est passé comme je l’ai toujours souhaité. En douceur, sans stress ni panique. Pour une angoissée comme moi, ça tient presque du miracle.

On a quand même pu passer une belle dernière journée ensemble, malgré tout. En fin de matinée, Po a eu un petit regain qui lui a permis de faire un dernier tour d’inspection de sa ruelle, où elle a senti des affaires importantes et mangé des brins d’herbe, comme il se doit. J’ai même hésité. Et si j’allais trop vite? J’ai rappelé le Dr Lassonde. Il a tout de suite compris ce qui se passait. Et je me doutais bien que mon hésitation n’était que de la peur. « Les chats vivent dans le moment présent. » Po est sortie dehors parce qu’elle en avait la force à ce moment-là, mais son état n’allait que décliner. Et rapidement. De ce fait, une fois rentrée dans la maison, elle s’est étendue par terre, exténuée. On a somnolé ensemble sur le lit jusqu’à l’arrivée du Dr Lassonde. Notre dernière sieste ensemble. Le vétérinaire a pris tout son temps, on a longuement discuté, et Po est venue faire sa connaissance. C’est un pro, il fait presque juste ça, des euthanasies à domicile. J’aurais cru que c’est un métier déprimant, mais il dit qu’il a la chance de vivre des moments privilégiés. Et je présume que ses clients sont presque tous des gens qui tiennent beaucoup à leur animal. Tu fais pas appel à un vet à domicile pour faire tuer ton chat parce qu’il fitte pus avec la nouvelle tapisserie. Enfin, j’ose croire.

Tout s’est déroulé calmement. Dernière séance de brossage. Po frotte ses joues contre la brosse. Doucement, lentement. Injection du sédatif. Le vétérinaire nous laisse seules un moment, après m’avoir prévenue de prendre Po dans mes bras dès que je verrais qu’elle aurait l’air « un peu saoule ». Je dis à Po que je l’aime, même si elle est droguée, sur le point de vaciller, même si elle est sourde. Le sédatif agit vite, ses pattes sont déjà molles, elle a l’air de Pascale Bérubé chez Jos Dion. Je prends ma Po dans mes bras, et je m’assois en Indien sur notre lit avec elle sur moi, comme on l’a fait un million de fois. Posture confortable, cocon de tendresse. Po s’endort dans mes bras, avec ses yeux de hibou — effet secondaire de la drogue —, et bien qu’elle soit maintenant complètement inconsciente, je continue de la flatter un moment. Seule sa respiration superficielle m’indique qu’elle est toujours vivante. Je lui dis adieu. Je veux sentir son odeur une dernière fois, mais elle a déjà perdu son odeur de Po. Mon nez perçoit quelque chose de médical. Peut-être parce qu’elle n’a pas fait sa toilette dans les derniers jours.

Pour sa dernière injection, le vétérinaire me dit que je ferais mieux de placer Po à côté de moi. Je lui réponds que je suis bien consciente que je sentirai son corps devenir mou et lourd, mais il m’assure que même si je le sais, je préfère peut-être pas le vivre. Je lui fais confiance. On place Po sur le lit, avec sous elle un sac-poubelle et une serviette, au cas où sa vessie se viderait. C’est des choses qui arrivent quand on meurt. Faire un gros peupi. C’est pas toujours gracieux comme dans les films tristes, mourir.

Po est sur mon lit, à côté de moi. Respiration superficielle. Pupilles dilatées. Le Dr Lassonde tond sa patte avant droite puis cherche la veine. Il prend son temps, Po ne sent rien. Je continue de la flatter. Je voudrais enregistrer tous les petits détails de son corps. Toucher une dernière fois à sa zone de l’extra-doux, près des aisselles. Une fois l’aiguille bien en place dans sa veine, le vétérinaire injecte l’Euthanyl. Je vois le fluide passer dans le tube fin. Dès qu’il entre dans le corps de Po, je vois sa respiration s’accélérer, puis cesser subitement. Ça me prend quelques secondes pour réaliser que Po est vraiment morte devant moi. Je flatte son petit corps sans vie, sans ressentir sa respiration ou la tension de ses muscles. Je pourrai jamais oublier cette image. La sensation. C’était si triste. Mais en même c’était doux et beau. Sans stress, sans violence, sans douleur. J’ai déjà réglé tous les détails avec le vétérinaire, alors je lui serre la main et lui dis merci, puis il repart discrètement, comme un fantôme. La Faucheuse, c’est pas un clown. Mathieu arrive, on pleure ensemble. Des fois j’ai de la misère à pleurer, je sais pas trop d’où vient ce blocage, mais à partir du moment où j’ai compris que j’étais rendue là, que je devais appeler le vétérinaire pour soulager Po, je suis devenue une source intarissable de larmes. Pis une maudite chance que j’ai ouvert les vannes, parce que je serais bin morte d’une overdose d’eau salée. Néyée dans ma tristesse. J’ai même pleuré en lisant un poème que Mathieu trouverait insupportable, un poème envoyé par une gentille madame qui sauve des chiens et des chats. Quelque chose d’incroyable, plein de rimes et écrit en Comic Sans. Et tout au long de la journée, à chaque fois que je lisais un message ou un texto de soutien, des mots doux et gentils, je pleurais comme une fillette. J’ai dû fermer mon cell un manné, j’étais en train de me dessécher.

Après la mort de Po, j’ai texté Frédéric pour lui dire que c’était fait, et il est venu me rejoindre. On a flatté la défunte. Puis on est partis ensemble avec le corps de Po bien emballé dans une serviette, un burrito de Po. Marie-Noël a emprunté la voiture de son père pour qu’on puisse se rendre à St-Hubert, à la clinique vétérinaire où travaille Annie-Claude. Elle nous y attendait, seule, et m’avait prévenue : « Je vais pleurer dès que je vais te voir. Just sayin. » On a pleuré. Un peu. Mon maquillage a tenu le coup. Mon maquillage est à l’épreuve de la tristesse. On a placé mon p’tit burrito dans le grand congélateur qui reçoit les animaux euthanasiés et tués à la clinique. Dès que je pourrai me rendre dans la Vallée du Gouffre, où Po est née, j’y emmènerai sa dépouille pour l’enterrer près de Neuneu, mon premier chat*.

La veille de sa mort, je me demandais encore quels signes me permettraient de savoir qu’il est temps de penser à l’euthanasie de Po. Comment j’ai su? À partir du moment où j’ai vu que ça n’allait qu’en s’empirant, que Po luttait pour respirer, qu’elle restait couchée sur le côté, avait du mal à se retourner, à partir du moment où sa respiration m’a rappelé le souvenir pénible de Vickie durant ses derniers jours à l’hôpital, affectée par une pneumonie. À quatre heures du matin, j’ai décidé que Po avait le droit d’être soulagée. J’ai dit à Mathieu, qui me demandait pourquoi je pleurais autant, que j’allais appeler le vétérinaire dès l’ouverture de la clinique.

Bon, ça y est, c’est dit, c’est fait. J’ai fait une comparaison avec Vickie. Est-ce que ça se fait pas? Est-ce que c’est vulgaire? « La vie est vulgaire », ce sont ses mots à elle. Alors je suis désolée d’être vulgaire. Je suis désolée de dire que le deuil de Po me ramène à mon deuil de Vickie. Po, j’en ai parlé. J’en ai tellement parlé depuis deux ans que j’ai reçu plein de mots doux et sages de la part de gens que je connais même pas. Mais Vickie, je sais pas quoi écrire sur elle. Ça reste coincé, ça sort pas bien sous forme de mots.

C’est con, je croyais que Po mourrait en premier, et que ça pourrait peut-être m’aider un peu à mieux appréhender la mort de Vickie. Tsé, comme on dit pour les enfants? La mort d’un petit animal de compagnie initie l’enfant au deuil, à la mort. J’avais pas pensé que Vickie pouvait partir avant Po. La mort est de même. Avec pas de tact.

C’est comme ça que j’ai vu mon chat mourir. Pour la première fois. Et c’est pas la dernière fois que je verrai mourir des proches. Je sais pas si on peut s’y préparer, mais j’y pense tous les jours.

Po et moi en 1996. J'étais un peu gothique, oui. Je le suis encore un peu, mais maintenant, mon maquillage est moins flou.

Po et moi en 1996. J’étais un peu gothique, oui. Je le suis encore un peu, mais maintenant, mon maquillage est moins flou.

*Po a été enterrée en novembre dernier. On lui a fait un bel enterrement, je pourrai te raconter ça un jour.

J'ai fait sa pierre tombale avec mon papa.

J’ai fait sa pierre tombale avec mon papa.