Ouimzie et La Vache, deux adorables chattes gériatriques

Mercredi matin, Same et moi sommes allées à la clinique pour le bilan de santé de Ouimzie et La Vache. On s’est rejoint là-bas vers 11 h, et le rendez-vous fut beaucoup plus long que prévu.

Ouimzie, c’est l’aînée. Quatorze ans, écaille de tortue diluée à poil mi-long. Son beau pelage était encore humide, elle avait reçu un bain dans sa famille d’accueil après avoir eu la diarrhée. On savait qu’elle avait des vers, alors ça expliquait peut-être aussi son anorexie et ses vomissements. Je l’ai gardée dans mes bras, enroulée dans une serviette comme un nourrisson. On attendait notre tour dans la salle d’attente pendant que La Vache explorait gaiment les environs.

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Ouimzie, belle madame de 14 ans.

La Vache, c’est la calico à poil court. Dix ans, grands yeux verts curieux, queue frétillante. J’étais pas trop inquiète pour elle. Dix ans, c’est pas jeune, mais c’est pas vieux non plus. Et on me disait qu’elle a un tempérament si doux, ça ne devrait pas être trop dur de lui trouver un bon foyer. Je m’étais dit que dans le pire des cas, je la garderais chez moi quand mes autres pensionnaires seraient partis. En attendant, les deux vieilles minounes peuvent rester dans l’ancien condo de Same, et on n’a qu’à passer les voir chaque jour pour les soins et les câlins.

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La Vache. Trop quioute petite face de aon!

Une fois sur la table d’examen, on a tous vu que Ouimzie ne tenait pas sur ses pattes. La pauvre était complètement déshydratée. Dr Marku a décidé de commencer par elle, il l’a tout de suite emmenée pour une prise de sang. Il a fait sa face pas du tout rassurante, sa face de Dr Marku qui a vu quelque chose de pas beau. Dans ma tête, un voyant rouge s’allume. C’est qu’on finit par connaître son vétérinaire, avec le temps.

Quand il est revenu avec les résultats d’analyse, son air était encore moins rassurant. Les données indiquent que les reins et le pancréas de Ouimzie ne vont pas bien du tout. Il faut prendre une décision rapidement : ou bien on l’euthanasie pour mettre fin à ses souffrances, ou bien on la garde aux soins intensifs durant deux jours, sous fluides intraveineux, et c’est seulement là que le vétérinaire pourra se prononcer sur ses chances de survie. « Mon pronostic est très réservé. » J’étais découragée. Dr Marku l’examine encore. Il lève la queue de Ouimzie, qui n’a pas cessé d’avoir le flux. « Ça, c’est pas des ténias, c’est des asticots. Les mouches ont pondu dans ses excréments. » God. J’avais jamais vu ça. Same a détourné le regard, complètement dégoûtée. Le vet a voulu lui laver les fesses — à Ouimzie, pas à Same —, mais je l’ai arrêté. « Si cette chatte est pour mourir aujourd’hui, je préfère qu’on ne la dérange pas plus que ça. » Qui veut gaspiller ses derniers instants de vie en se faisant laver les fesses?

J’ai appelé Philippe, son ancien gardien, pour avoir son avis. Philippe aime ses chattes, et s’il a dû s’en séparer, c’est qu’il n’avait pas d’autre option, et ce n’était pas une décision facile pour lui. C’était important pour moi de le tenir informé, et de savoir ce qu’il pensait de la situation.

OK. Assez de souffrances pour Ouimzie. Elle est à bout de souffle. Je l’entends alors ronronner. Mais tu sais, c’était pas un ronronnement de chat content. C’était un ronronnement de chat qui tente de s’apaiser. J’avais souvent entendu dire que les chats pouvaient ronronner quand ils étaient malades ou blessés, à l’agonie. Ouimzie avait besoin de se rassurer. Sa tête reposait dans ma main, et je la flattais doucement pendant que Dr Marku tondait sa patte antérieure. Le fluide est entré dans son corps, et instantanément, sa respiration a cessé, sa tête s’est alourdie. Regard fixe de petite Ouimzie.

La Vache. Ça va aller pour Tite Vache. Elle vient de voir mourir sa sœur adoptive mourir sans trop savoir ce qui se passe, mais on la laisse pas tomber.

Dr Marku ne veut pas faire de prise de sang tout de suite. Il propose une radiographie, parce que son foie est très, très enflé et dur. Il me le fait palper. Damn. Comment un si petit chat peut-il avoir un si gros foie?

Le vétérinaire nous invite dans la salle de radiographie pour nous montrer les résultats. Sur l’écran, une image de profil de l’abdomen de La Vache. Son foie est si énorme qu’il comprime les autres organes. Voilà pourquoi elle ne mange presque plus et vomit autant. La Vache a une énorme tumeur au foie, et c’est incurable. « Elle va peut-être vivre des jours, des semaines, mais certainement pas des mois. » Same et moi on se regarde. C’est tu possible? Deux cas comme ça en même temps?

Same a texté Philippe pour avoir son OK.

C’est déchirant de se décider à la laisser partir. Elle semble si alerte. Grands yeux verts. Elle ronronne dans mes bras. « Est-ce que je peux la garder dans mes bras pendant l’injection? » « Mais oui. » J’ai senti son petit corps de 6,12 lb devenir mou. La Vache pesait maintenant 30 lb. Je l’ai déposée doucement sur la table d’examen. Same et moi on continuait de la flatter. Ses grands yeux verts étaient tout aussi grands, mais la pupille était dilatée au maximum. On peut pas refermer les yeux des cadavres frais. C’est pas comme dans les films.

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Bye, petite Vache.

Ouimzie et La Vache ne sont pas tombées malades en deux semaines. Leurs maladies étaient là bien avant la consultation, bien avant leur changement de foyer. Leur ancien gardien avait bien sûr remarqué qu’elles ne s’adaptaient pas au bébé que le couple venait d’avoir. Elles mangeaient moins, maigrissaient. Quand il m’a écrit, il était un peu à bout de ressources, et je le comprends. Placer un chat en adoption, c’est jamais garanti que ça va marcher, encore moins quand le chat en question n’est plus un chaton. Alors dans le cas de deux chattes de 10 et 14 ans… Je lui avais dit que je ferais mon possible pour leur trouver un foyer, quitte à les adopter moi-même.

Quand les vétérinaires recommandent de consulter quand votre animal devient âgé, c’est pas une pogne pour faire du cash. Les animaux, en particulier les chats, savent très bien cacher leurs malaises et maladies. Et quand les symptômes apparaissent, le mal est souvent bien installé, plus difficile à traiter.

En rentrant de la clinique, j’ai fait une courte sieste. À mon réveil, Frédéric-Démon était couché dans mes bras, tout vibrant, et me faisait des yeux doux. Démon, c’est mon chat calinours. Il aime tout le monde, il répand le bien et la douceur à grands coups de frottage de tête et de « wrah » à peine audibles. C’est seulement à ce moment-là que j’ai pu pleurer. (Ouin, des fois je suis un peu en retard dans mes émotions.) Ouimzie et La Vache m’ont rappelé ma propre mortalité et celle des être aimés. Je peux mourir demain matin, Démon va mourir, ma mère va mourir, tout le monde meurt. Non, je suis pas dramatique! J’apprends à vivre avec la mort. Ça prends souvent toute une vie pour y arriver…

Ouimzie

Bye, belle Ouimzie.

Bien que je sentais qu’on ait pris la bonne décision dans les deux cas, je ne peux m’empêcher d’avoir des doutes. Des petits, mini doutes, juste assez présents pour que ça me tracasse. Est-ce qu’on aurait pu réchapper Ouimzie? Je sais que des chats très mal en point peuvent remonter la pente et nous surprendre. Seulement, au moment de prendre la décision, j’avais si peu d’espoir de la voir revivre, et je ne voyais pas comment je pouvais me permettre de mettre autant d’argent sur une hospitalisation sans avoir la moindre garantie qu’on allait l’aider au lieu de lui nuire. Et qui voudra adopter une chatte de 14 ans qui une grave maladie rénale et peut-être peu de temps à vivre? J’ai du mal à trouver un foyer pour mes petites mousses de sécheuses, de beaux chatons tout neufs, comme je pourrais espérer placer Ouimzie?

Et si j’avais ramené La Vache au condo, est-ce qu’elle aurait retrouvé l’appétit? Ou est-ce que c’est en la gardant vivante qu’on l’aurait laissée tomber? Aurait-elle pu vivre encore quelques semaines, avoir une certaine qualité de vie? C’était un peu irréaliste. La laisser seule dans un condo vide, même avec des visites quotidiennes, alors qu’une tumeur immense prend de l’expansion dans son abdomen et qu’elle vomit le peu de nourriture qu’elle mange, ça m’amenait des images plutôt horrifiantes dans la tête. Je peux pas laisser un animal agoniser. Je ne souhaite pas à un humain de vivre ainsi, et ça s’applique autant aux chats, dans ce cas. J’ai trop de respect pour la vie pour en venir à la retenir de force.

Je sais pas si mon désespoir était exagéré à ce moment-là. Je ne sais pas trop quoi penser de tout ça. Avant de partir, Nathalie, l’une des TSA, m’a dit qu’à la clinique, on ne prend pas l’euthanasie à la légère. Je sais que le personnel de la clinique est professionnel, et je fais confiance au jugement de mon vet. Ces deux morts étaient probablement inévitables, malheureusement. N’empêche que je trouve ça lourd d’avoir le pouvoir de mettre un terme à la vie de quelqu’un.

Aux vétérinaires et TSA qui devez régulièrement pratiquer l’euthanasie : j’ai de la compassion pour vous. Je vous envoie de la tendresse de Démon-Calinours.

À Same, Alex et Lauréanne : merci d’avoir été là pour les vieilles minounes. On va les enterrer dans la Vallée du Gouffre, dignement. Aux côtés de Po.