Au-delà de la punition : comment établir les bases d’une relation saine avec nos animaux – Première partie

Par Sophie Lecompte

Durant mes années de pratique comme consultante en comportement félin, j’ai pu constater à quel point nos méthodes d’éducation (que plusieurs personnes appellent encore malheureusement « dressage ») utilisées avec les animaux qui partagent nos vies sont beaucoup orientées vers la punition et la contrainte. Heureusement, le renforcement positif gagne du terrain et de nombreuses personnes connaissent ce terme, mais savons-nous vraiment ce que cela signifie et pourquoi nous devrions utiliser cette approche plutôt que l’approche dite « traditionnelle »?

 punition

Commençons par un peu d’histoire pour bien comprendre pourquoi nous avons autant de difficulté à changer de paradigme lorsque vient le temps de parler éducation de nos compagnons à quatre pattes (ou deux, ou même trois parfois!). Prenons comme point de départ la célèbre « domination ». À quelle fréquence entendons-nous qu’il faut « dominer » nos animaux, qu’il faut leur montrer qui est le dominant, le chef de meute, le mâle alpha? Parfois, ce ne sont pas ces mots qui sont utilisés, mais dans nos comportements envers eux, cette conception est sous-jacente et bien ancrée.

Ces informations erronées nous viennent, entre autres, d’une étude réalisée sur des loups en captivité par le comportementaliste Rudolph Schenkel en 1947[1], dans laquelle il tente de déterminer une forme de sociologie du loup. Il y mentionne qu’il y a de la compétition, ainsi que de la répression et du contrôle exercés par les deux individus dominants de la meute afin de garder leur statut. Malheureusement, ses conclusions ont été utilisées durant les dernières décennies pour comprendre les loups, mais aussi nos chiens domestiqués. Nous avons même intégré cette notion de domination dans l’éducation canine et, plus encore, dans notre rapport direct avec la plupart des animaux que nous côtoyons.

J’éviterai ici de parler de César Millan en détail puisque de nombreux intervenants se sont déjà prononcés à ce sujet, mais il faut bien le noter, son approche est pratiquement entièrement basée sur ce concept alors que scientifiquement, il est prouvé depuis bien longtemps que le concept même de domination est bien souvent interprété inadéquatement et que la domination interspécifique n’existe pas. Qu’on se le dise : un chat sait que nous ne sommes pas un chat, un chien sait que nous ne sommes pas un chien, ainsi, comment pourrions-nous nous positionner comme « dominant » envers eux? Comme mentionné plus haut, cette notion de domination au sein de la même espèce (entre les individus) est beaucoup plus complexe et nuancée que nous pouvons l’imaginer. Malheureusement, nous concevons la domination comme un rapport hiérarchisé ayant un individu dominant qui impose sa domination aux autres qui se soumettent, un peu comme ce que Schenkel avait affirmé.

Le dog whisperer n'a pas toujours raison.

Le dog whisperer n’a pas toujours raison.

Détrompez-vous, la domination est essentiellement situationnelle et circonstancielle, c’est-à-dire qu’elle se trouve plutôt à être une dynamique en fonction de l’environnement, des ressources disponibles et des circonstances. Depuis l’étude de Schenkel, beaucoup d’études ont été faites sur des loups à l’état sauvage ainsi que sur les chiens et, évidemment, sur les chats aussi pour mieux comprendre les dynamiques sociales et relationnelles. Ainsi, il est démontré clairement que les comportements des loups en captivité ne peuvent être utilisés pour comprendre les rapports sociaux qu’entretiennent les loups et les chiens, encore moins pour justifier une domination humaine envers eux!

Le collier à pics, tout comme le collier électrique, est maintenant interdit. Non seulement il peut occasionner de graves blessures, mais il est à l'opposé du renforcement positif.

Le collier à pics, tout comme le collier électrique, est maintenant interdit. Non seulement il peut occasionner de graves blessures, mais il est à l’opposé du renforcement positif et peut créer des dommages psychologiques.

Pour vous aider à bien comprendre, prenons l’exemple du chien qui fait une gaffe et qui se fait punir en se faisant plaquer au sol et maintenir dans cette position par un humain. Cette technique est encore très utilisée en plus d’être valorisée et encouragée par des « dresseurs » canins — parce que nous observons avec nos yeux d’humains et tentons de réduire ces comportements à leur plus simple expression — qui affirment que les chiens font cela entre eux pour se punir et établir des limites. Mais ce que nous savons maintenant, c’est que naturellement, le chien qui se couche au sol lorsqu’un chien tente de l’écraser le fait de son plein gré. En fait, il décide de se « soumettre » à ce moment précis dans les circonstances précises alors que nous, lorsque nous agissons ainsi, nous forçons l’animal à se coucher et à rester immobile. Il faut donc s’imaginer que dans la tête de notre chien, il ne peut pas comprendre pourquoi nous agissons ainsi et cela provoque donc de l’inconfort psychologique, du stress, voire de la peur. Il n’y a pas de valeur d’éducation et de communication dans ce comportement punitif, le chien ne comprend donc pas le message que nous pensons lui transmettre. N’oubliez pas, nous ne sommes pas des chiens ou des chats, nous ne parlons pas le langage qu’ils utilisent, surtout lorsqu’il est question de relations et de dynamiques sociales. Souvenez-nous à quel point il est compliqué pour nous, humains, de nous comprendre même à l’aide des mots. De plus, il y a aussi des rapports de domination entre nous, mais ils sont beaucoup plus complexes qu’une simple échelle hiérarchique fixe et immuable. Les relations entre les individus, tant les humains que les non-humains, sont aussi complexes et méritent une étude approfondie plutôt qu’une explication simple et réductrice.

Très mauvaise idée.

Une variante du « placage au sol de domination ». Très mauvaise idée.

Nous pouvons mieux comprendre comment les choses se passent en ce qui concerne les chiens, mais qu’en est-il des chats? Ces nobles félins, contrairement aux chiens, sont des animaux solitaires et territoriaux, ainsi, ils sont très peu équipés lorsque vient le temps des interactions sociales! Les chats sont attachés à leur territoire et aux ressources qui s’y trouvent, ainsi, les rapports entre eux sont souvent définis par ces éléments essentiels à leur survie. En conséquence, un chat peut nous paraître dominant par rapport à ses congénères, mais ce qui explique son comportement est l’importance qu’il accorde à la ressource (ou aux ressources) et aux zones de son territoire. Notez ici que les ressources vont des places en hauteur, à la nourriture, aux litières et au courant d’air chaud, en passant par les câlins et l’affection que nous pouvons leur donner. Ainsi, les chats communiquent entre eux de façon assez limitée puisqu’ils ne sont pas des animaux sociaux. Par exemple, pour Monsieur Moustache (nom fictif), la nourriture peut être très importante alors que Madame Menou (autre nom fictif quétaine) ne ressent pas de stress relié à la nourriture. Elle pourra donc laisser Monsieur Moustache prendre la nourriture en premier. Peut-être, par contre, que Madame Menou accorde beaucoup d’importance aux câlins et, de ce fait, elle nous apparaîtra féroce envers son compagnon lors du moment « caresses » le soir venu. Par conséquent, bien des problèmes relationnels entre minous se règlent en adaptant l’environnement et en offrant une diversité de ressources pour que tout le monde trouve son compte. Tout ceci nous amène à comprendre que si nous tentons d’être « dominant » par rapport à eux, ils ne peuvent absolument pas comprendre notre comportement, et cette incompréhension génère du stress et même parfois de l’aversion envers nous et des comportements que nous jugeons agressifs.

Inutile d'asperger votre chat.

Inutile d’asperger votre chat. Bien que cela semble inoffensif, vous risquez de perdre votre temps, et surtout, sa confiance.

Prenons cette image que je trouve éloquente pour mieux comprendre ce que nos compagnons peuvent vivre lorsque nous tentons d’être le « dominant » et que nous les punissons. Imaginez-vous en train de jouer avec des petits lionceaux sous la supervision de maman lionne. Tout va bien, elle observe le jeu alors que les lionceaux et vous-même avez beaucoup de plaisir. Puis, la mère se lève et vous tape derrière la tête. Que comprenez-vous? Qu’avez-vous fait d’inadéquat? Vous ne pouvez pas le savoir puisque vous ne parlez pas le lion. Ensuite, comment agiriez-vous? Vous auriez des appréhensions, vous auriez même peur de subir une autre punition alors que, selon vous, rien que vous faisiez ne semblait être problématique.

Bien que cela semble assez simpliste comme explication, cela résume bien l’essentiel de la complexité du langage et de la difficulté de compréhension qui peut exister entre des individus de deux espèces bien différentes.

Une autre mauvaise idée.

Une autre mauvaise idée. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, soulever un chat par la peau du cou n’a rien à voir avec les comportements de la chatte envers ses chatons. Peut créer des lésions internes, surtout lorsque le chat est adulte.

Domination et punition ne sont donc pas les meilleurs moyens pour arriver à éduquer vos animaux et établir une relation de confiance et de respect avec eux. Évidemment, la punition, le « non » ferme utilisé pour établir ce qui est acceptable ou non, la contrainte physique et les autres techniques utilisées dans les approches traditionnelles peuvent fonctionner dans le sens où le but peut être atteint. Alors, pourquoi s’en prendre à ces pratiques si elles permettent un vivre ensemble plus harmonieux? D’abord, parce que les risques qui y sont associés ne sont pas inexistants. Alors que certains individus apprennent à vivre avec ces sévices (ne le cachons pas, la punition implique parfois des punitions physiques allant de la tape sur le museau au coup d’étrangleur en passant par les cris de réprimande) et savent bien gérer le stress imposé, d’autres le vivent très mal, soit parce qu’ils sont plus fragiles émotionnellement ou ont plus de difficulté à vivre du stress sur une base régulière. Tous les animaux vivent un stress lorsqu’ils sont punis, même nous! Le stress physique et psychologique ressenti sur une base quotidienne peut amener l’animal à adopter des comportements que nous jugeons inadéquats. Les chats qui se font punir peuvent facilement agresser en retour puisqu’il est bel et bien question d’une agression lorsque nous punissons. Qui plus est, un animal qui est séparé trop jeune de sa mère (comme la grande majorité des animaux de compagnie) peut avoir un mauvais contrôle de ses émotions, n’ayant pas pu l’apprendre durant la période critique en plus d’avoir beaucoup de chance de ne pas avoir été bien socialisé. Ces facteurs peuvent mener l’animal à mal vivre la punition et la réprimande, causant un stress et des émotions difficilement gérables. Ces raisons devraient être suffisantes pour vouloir cesser d’imposer cela à nos compagnons, toutefois, il est important de mentionner que de nombreux problèmes de comportement sont le résultat de mauvaises techniques et de mauvaises applications de techniques qui seraient autrement efficaces. Une punition est déjà une source de stress et d’inconfort psychologique, mais associé à une incompréhension, le stress en est potentialisé. Un chien qui grogne pour signifier qu’il n’est pas à l’aise et qui se fait punir pourra rapidement apprendre à ne plus grogner, mais à mordre plus rapidement alors que le grognement est une forme de communication saine. Un chat qui se fait punir parce qu’il fait ses griffes sur notre fauteuil ne peut pas comprendre pourquoi il se fait réprimander puisque ce comportement est naturel et sain pour lui. Les exemples sont nombreux, et ce qu’il faut en retenir est que nos amis ne peuvent pas comprendre pourquoi nous changeons soudainement de comportement envers eux, pourquoi nous les punissons physiquement ou verbalement, d’autant plus que les punitions sont souvent mal appliquées (dans la mesure ou nous pouvons quand même affirmer qu’une punition « peut » être efficace si elle est d’une bonne intensité, au moment précis, etc.). Ainsi, comme avec notre exemple de maman lionne, l’incompréhension amène du stress et de l’appréhension, voire de la peur.

En conclusion, si la punition fonctionne parfois, c’est parce que nos animaux ont peur de nous, appréhendent sans comprendre réellement pourquoi nous agissons de la sorte. Évidemment, le chien au regard piteux lorsqu’il fait un mauvais coup et le chat nous regardant du coin de l’œil après avoir jeté un objet au sol peuvent nous apparaître comme conscients de ce qu’ils ont fait. Pouvons-nous affirmer avec certitude qu’ils ne le sont pas? Je ne suis pas prête à le dire, mais chose certaine, ils agissent ainsi parce qu’ils savent qu’une punition s’en vient, et en ce sens, je ne pense pas que ce soit la chose la plus saine dans une relation surtout si cela peut provoquer davantage de comportements problématiques et de stress chez mes animaux.

Ce qui me semble pertinent à ajouter ici est que nous avons souvent une approche paradoxale avec eux. D’un côté, nous trouvons qu’ils sont peu intelligents puisqu’ils ne comprennent pas et n’apprennent pas lorsque nous les punissons et, de l’autre, nous sommes très exigeants envers eux lorsque vient le temps de leur apprendre les « bonnes manières ». En plus de leur demander des comportements qui sont souvent contraires à des comportements naturels, nous ne sommes souvent pas cohérents dans la façon dont nous essayons de leur apprendre. Bref, nous sommes particulièrement exigeants et avons de la difficulté à leur apprendre les comportements que nous jugeons acceptables. Malheureusement, de nombreuses répercussions graves peuvent en découler (colère, punitions, violence, abandons ou même la mise à mort).

Cette première partie de l’article vise à faire comprendre les raisons pour lesquelles nous sommes plus que mûrs pour changer d’approche et repenser notre façon d’être en relation avec ceux qui partagent nos vies. La deuxième, qui sera publiée sous peu, portera sur les méthodes alternatives. L’approche appelée « renforcement positif » sera expliquée afin que tous puissent appliquer une méthode d’éducation respectueuse des besoins de nos chers amis en plus de créer les bases d’une relation saine et positive avec eux.

Sophie Lecompte a travaillé pendant sept ans auprès des animaux en tant que consultante en comportement félin, zooanimatrice dans les CHSLD, et chef d’équipe dans un refuge d’urgence accueillant des animaux négligés et maltraités. Elle étudie à l’Université de Montréal où elle rédige un mémoire sur l’écoféminisme abordant principalement notre rapport aux autres animaux. Sophie vit en harmonie avec sa meute composée de deux chiens et trois chats.

Pour lire la suiteAu delà de la punition : comment établir les bases d’une relation saine – Deuxième partie

[1] http://www.davemech.org/schenkel/index.html

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