Au-delà de la punition : comment établir les bases d’une relation saine avec nos animaux – Deuxième partie

Par Sophie Lecompte

Après avoir esquissé les raisons pour lesquelles l’approche traditionnelle qui s’inscrit dans un cadre valorisant une conception hiérarchisée de notre rapport aux animaux est à bannir, il me semble nécessaire de présenter ce qui, selon moi, est la meilleure approche possible en terme d’éducation de nos animaux. Dans ce deuxième volet, j’aborderai le renforcement positif tout en l’inscrivant dans une perspective plus grande qui concerne notre façon d’être en relation avec les animaux que nous côtoyons. Dans la première partie, j’expliquais pourquoi les techniques punitives s’inscrivaient dans un paradigme où les animaux devaient se soumettre, où les humains s’imposaient en tentant de reproduire des comportements dominants bien souvent mal compris et simplifiés. Les raisons pour lesquelles nous devrions rejeter cela sont nombreuses, allant de la possibilité de créer davantage de problèmes de comportements au stress ressenti par l’animal en passant par des bases d’une relation non saine. Ainsi, il est important de comprendre les possibles conséquences d’une mauvaise approche, de mauvaises techniques d’éducation, mais il me semble encore plus important de comprendre dans quelle mesure notre conception et notre vision de notre rapport aux animaux doivent changer. Conséquemment, il n’est pas uniquement question de techniques et de méthodes, mais de changements plus profonds dans la nature de nos relations.

Il est important de comprendre les possibles conséquences d’une mauvaise approche,chiende mauvaises techniques d’éducation,
mais il me semble encore plus
important de comprendre dans quelle mesure notre conception et notre vision de notre rapport aux animaux doivent changer.

Si l’approche traditionnelle implique du stress, de l’incompréhension, des tensions et potentiellement de la peur, nous devrions donc choisir une approche qui apporte du respect, de la confiance mutuelle, de la compréhension et du positif! D’abord, le renforcement positif est basé sur une approche psychologique appelée le béhaviorisme. Brièvement, cette approche consiste à observer les comportements d’un individu en fonction de son environnement. L’apprentissage est donc une modification du comportement en fonction de ce qui se passe dans l’environnement de l’individu. De ce fait, nos animaux apprennent en fonction de ce que nous faisons, des réactions de notre part, des changements dans l’environnement. Par exemple, un chien peut apprendre qu’en grattant dans la porte, quelqu’un arrivera pour lui ouvrir, ou encore que japper est efficace lorsqu’il voit des inconnus passer dans la rue puisque ces derniers s’éloignent. Le but ici n’est pas d’expliquer tout le mécanisme derrière ces changements de comportement, mais de démontrer que nos agissements et nos réactions aux comportements des animaux permettent un apprentissage et des changements dans leur attitude et leurs habitudes. De ce fait, nous avons la possibilité de renforcer certains de leurs comportements, de leur en apprendre de nouveaux, et de modifier certaines réactions qu’ils ont à certains stimuli. À la lumière de ce qui vient d’être expliqué rapidement, nous pouvons mieux saisir d’où vient l’approche dite « renforcement ». Nos réactions provoquent un apprentissage, une modification du comportement — n’oubliez surtout pas que nous sommes aussi soumis à ces mécanismes d’apprentissage, et ce, tous les jours!

Évidemment, la punition fait partie des réactions potentielles qui peuvent amener à un apprentissage. Dans le langage béhavioriste, les punitions, comme nous les avons décrites précédemment, sont nommées « punitions positives ». Ici, le sens de positif n’est pas comme nous l’entendons généralement, il indique plutôt un ajout. Donc le renforcement positif implique l’ajout d’un renforcement, l’ajout de quelque chose d’agréable. Par exemple, mon chien demande la porte pour sortir, je renforce le comportement en ajoutant une gâterie ou, éventuellement, des félicitations vocales.

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Pour bien illustrer les différences entre la punition positive et le renforcement positif, prenons l’exemple de la contravention salée en tant que punition si on a dépassé les limites de vitesse, ou encore un coup de collier étrangleur à notre chien lorsqu’il tire en laisse. Parmi les punitions positives les plus souvent utilisées, il y a le vaporisateur d’eau pour punir un chat, un « non » ferme, une tape sur le nez, etc.

Le renforcement positif, quant à lui, consiste à renforcer les comportements souhaitables avec quelque chose d’agréable — bien souvent, c’est avec de la nourriture, évidemment! — et ignorer les comportements désagréables, ou les rediriger. En fait, l’animal n’est pas puni pour les comportements que l’on souhaite voir disparaître, il est plutôt récompensé pour un autre comportement que nous lui apprenons. Par exemple, si je souhaite que mon chien cesse de sauter sur les gens lorsqu’ils rentrent à la maison, je lui apprends à s’asseoir dès que la porte s’ouvre et je récompense ce comportement plutôt que de punir le comportement non souhaité. Il faut donc se demander « qu’est-ce que je souhaite que mon animal fasse? » plutôt que « qu’est-ce que je voudrais qu’il cesse de faire? ». Il faut donc se munir de gâteries et observer nos animaux, et leur apprendre des choses sur une base régulière. Il est essentiel de comprendre que le renforcement positif se trouve à être ce qui motive l’animal. Ainsi, la nourriture est souvent l’outil de choix, mais il est possible d’utiliser autre chose, comme un jouet. Conséquemment, il faut trouver ce qui motive le plus notre animal, de ce fait, il est possible d’avoir à essayer plusieurs choses avant de trouver le bon motivateur.

Il faut donc se demander « qu’est-ce que je souhaite que mon animal fasse? » plutôt que « qu’est-ce que je voudrais qu’il cesse de faire? ».

De la sorte, nous avons une meilleure idée des mécanismes d’apprentissage à l’œuvre, tant chez les humains que chez les autres animaux.

La technique dite « renforcement positif » a fait ses preuves depuis bien longtemps, de ce fait, une bonne proportion des intervenants en comportement favorisent celle-ci et rejettent l’approche « traditionnelle ». Il est bien important de souligner que scientifiquement, cette approche est tout à fait valide et appuyée par de nombreuses études. Les intervenants qui utilisent encore la méthode traditionnelle ne sont simplement pas à jour dans leurs connaissances et ne suivent pas le pas du progrès quant aux connaissances scientifiques que nous avons des animaux et de nous-mêmes.

Je me permets donc de donner quelques exemples pour exprimer la popularité et l’efficacité de cette technique. Au Biodôme de Montréal, les animaux sont éduqués avec un clicker[1] (technique qui s’inscrit dans le renforcement positif) pour favoriser les manipulations vétérinaires. Je tiens ici à souligner que même les caïmans sont entraînés à l’aide du renforcement positif, ils apprennent à mettre leur tête dans une boîte d’eux-mêmes lors des manipulations pour éviter les accidents. On recourt aux mêmes techniques avec les esturgeons (oui oui, des poissons!) pour éviter qu’ils mangent d’autres poissons de l’aquarium lors des repas. Bref, les exemples sont nombreux et participent à la popularité de cette approche. En plus de favoriser un climat beaucoup moins stressant que les méthodes de contention, nous pouvons certainement dire que les animaux concernés (ici, inclure aussi les humains!) vivent des expériences beaucoup plus positives et agréables. Vous avez sûrement déjà vu des vidéos de chiens qui dansent avec un humain ou des chiens pratiquant l’agilité ou le flyball, toutes ces disciplines sont apprises par renforcement positif et participent à une bonne relation entre les deux individus (humains et non humains). Bien qu’il soit possible de se questionner sur la pertinence de pratiquer de telles activités avec son chien, il est important de dire que ces animaux peuvent avoir beaucoup de plaisir à apprendre ainsi sur une base régulière. Il existe d’ailleurs une multitude d’activités qu’il est possible de pratiquer avec son chien en favorisant une relation saine, stimulante et en permettant à ce dernier de dépenser de l’énergie tout en pouvant exprimer des comportements naturels.

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L’approche par renforcement positif est un changement bien souvent radical dans notre façon de comprendre les animaux et d’être en relation avec ceux qui nous entourent, il est donc souhaitable de se renseigner et d’aller chercher de l’aide auprès de spécialistes au besoin. Il existe beaucoup de ressources qui parlent de cette méthode d’apprentissage et d’éducation (voir la liste ci-bas) qui pourront vous guider clairement. L’aspect théorique est certainement important à connaître pour pouvoir appliquer de bonnes méthodes avec efficacité. Par contre, il me semble plus pertinent d’expliquer pourquoi il est plus qu’essentiel, selon moi, de changer notre approche et, par le fait même, notre façon d’être en relation avec nos amis poilus (ou à plumes, ou sans poils, ne soyons pas exclusifs!). Travailler avec le renforcement positif va bien au-delà des bénéfices ou des niveaux d’apprentissage, cela permet de donner plus de place à l’autre dans la relation, d’être plus à l’écoute et de développer une relation où la confiance et le respect sont de mise. Cela permet aussi d’apprendre à communiquer, à comprendre ce que nos animaux nous disent puisque, après tout, ils ne sont pas que des robots qui apprennent et reproduisent des comportements. Ils ont une réalité psychologique propre, des envies, des préférences et une personnalité bien à eux. Il est donc essentiel de bien connaître notre animal pour respecter ses limites et son rythme d’apprentissage pour lui procurer des plaisirs qu’il apprécie particulièrement. Pendant mes années de pratique en tant qu’intervenante en comportement, j’ai souvent entendu d’autres intervenants parler du changement qu’ils avaient eux-mêmes effectué pendant leur carrière. Beaucoup utilisaient l’ancienne approche pour éventuellement se tourner vers le renforcement positif. Dans tous les cas, ils disaient à quel point ils avaient observé des changements dans le comportement de leurs animaux ou à quel point l’attitude était différente. Les animaux sont motivés, ils sont heureux de partager ce moment et d’apprendre, ils en redemandent même!

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Soyons tout de même franc, cette approche est moins glamour que celle suggérée par César Millan, pour ne citer que lui. Cela fait certainement un moins bon show de voir un entraîneur donner des conseils de clicker et de renforcement positif, d’ajustements de l’environnement pour répondre aux besoins de l’animal, etc. Toutefois, il est toujours encourageant de voir des gens s’ouvrir à un nouveau type de relation. Lorsque, en consultation, j’expliquais aux gens que leur chat ressentait probablement du stress sur une base régulière pour diverses raisons, et que c’est cet inconfort qui pouvait être à la source du problème de comportement, la frustration et la colère qu’ils pouvaient ressentir envers leur animal disparaissaient pour laisser place à plus de compréhension. Il faut quand même comprendre que l’on peut être en colère lorsque notre animal urine à des endroits inappropriés depuis un bon moment ou qu’il nous agresse, mais lorsque l’on comprend mieux l’état émotif, la réalité propre à cet individu, il est beaucoup plus facile de vouloir mettre l’énergie et les efforts nécessaires pour faire cesser ces comportements problématiques.

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Accepter que notre animal est en relation avec nous, que ce que nous sommes avec eux influence et détermine leur quotidien, leur état émotif, la confiance qu’ils ont envers les êtres humains, nous amène à beaucoup mieux saisir les dynamiques qui s’opèrent et la façon dont les animaux apprennent. J’expliquais dans la première partie de cet article le principe de domination et de hiérarchie, et pourquoi il était erroné de percevoir les choses ainsi, il me semble donc primordial de voir que l’approche que je suggère repose sur des principes opposés. Ce n’est certainement pas parce qu’on respecte notre animal et qu’on ne souhaite pas le dominer qu’il ne nous écoutera pas, bien au contraire. Un animal qui évolue dans un environnement positif, agréable et stimulant sera plus disposé à apprendre et aura confiance en notre capacité à le comprendre lorsqu’il s’exprime.

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Sophie Lecompte a travaillé pendant sept ans auprès des animaux en tant que consultante en comportement félin, zooanimatrice dans les CHSLD, et chef d’équipe dans un refuge d’urgence accueillant des animaux négligés et maltraités. Elle étudie à l’Université de Montréal où elle rédige un mémoire sur l’écoféminisme abordant principalement notre rapport aux autres animaux. Sophie vit en harmonie avec sa meute composée de deux chiens et trois chats.

Pour lire la première partie : Au delà de la punition : comment établir les bases d’une relation saine – Première partie

[1] http://www.clickertraining.com/cat-training

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